May

26

2017

«La communauté juive ne peut plus assumer seule ses coûts de sécurité»

La Fédération des communautés israélites réclame un soutien accru de l’Etat pour assurer la protection de la minorité juive.

«Le danger terroriste s’accroît, il exige davantage de protection, et ces coûts deviennent trop lourds pour nous!» A l’occasion de son assemblée des délégués tenue à Lausanne, la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI) lançait mercredi à Genève un nouvel appel à une aide accrue de l’Etat pour la sécurisation des institutions juives. Non sans avoir au préalable rendu hommage aux victimes du récent attentat de Manchester.

Pour Herbert Winter, président de la FSCI, l’Etat n’en fait pas assez pour assurer la sécurité des 22 synagogues suisses, des écoles et des autres établissements concernés. Ces mesures sont assurées «à coup de millions par la communauté juive elle-même». A Zurich, qui concentre la moitié de la communauté juive de Suisse, elles sont estimées à 1,5 million de francs. A Genève, les frais sont analogues: d’après les estimations de la CICAD (la Coordination contre l’antisémitisme et la diffamation) citées par la Revue juive, trois lieux de culte et neuf écoles nécessitent des dépenses de sécurité de 1 à 1,5 million par an. C’est un climat de crainte que décrit Herbert Winter: «Dans nos écoles, les enfants apprennent à se cacher sous le pupitre en cas d’attentat, à cacher leur kippa à l’extérieur, et depuis longtemps déjà, nos synagogues sont sécurisées par des agents privés», en dehors des évènements particuliers où l’Etat intervient. Il souligne les limites de cette action: «Ces agents ne peuvent intervenir que dans le périmètre du lieu, pas dans la rue.» A ses côtés, le président de la Conférence des rabbins européens (lire ci-contre) note que si les attaques ont ciblés la communauté juive au début, elles concernent aujourd’hui tous les lieux de culte, et la société dans son ensemble.

Pays européens plus actifs

Herbert Winter demande donc un soutien financier rapide à la sécurisation des institutions juives et un renforcement de la collaboration entre les communautés, la Confédération, les cantons et les communes. Il se réfère aussi à d’autres pays européens «beaucoup plus actifs dans la protection de leurs minorités», tels l’Allemagne, ou la Belgique après l’attentat commis contre le Musée juif de Bruxelles. En janvier 2015, après les attentats de Charlie Hebdo et de l’HyperCacher, la France prévoyait aussi de déployer des milliers de policiers et gendarmes pour protéger les 717 synagogues et écoles juives de France. Le rabbin Goldsmidt a néanmoins constaté au cours de ces derniers mois une tendance inverse: «Certains gouvernements ont retiré les policiers qui gardaient nos synagogues pour les affecter à d’autres objets.»

En novembre 2016, un rapport du Service de lutte contre le racisme (SLR) avait jugé les craintes de la communauté juive suisse pour sa sécurité «légitimes». Le même rapport rappelait que le Service de renseignement de la Confédération (SRC) «ne constate actuellement aucune menace accrue d’extrémisme violent pour les citoyens de confession juive et excluait l’idée d’un financement des mesures de protection par la Confédération, la tâche relevant des cantons». La base légale manquerait également.

Légère évolution

La situation évolue néanmoins et les communautés semblent avoir été entendues. La commission de politique de sécurité du Conseil national doit clarifier la question des bases légales pour une action de la Confédération. En Suisse alémanique, les parlements de plusieurs cantons ont été saisis. Sans grand succès en Argovie, avoue Jonathan Kreutner, mais avec une véritable volonté d’agir à Zurich, se réjouit le secrétaire général de la FSCI. A Bâle, 800000 francs ont été débloqués pour renforcer la sécurité de la communauté juive. En Suisse romande, les échanges se concentreraient au niveau des exécutifs, ajoute Jonathan Kreutner.

Au Département genevois de l’emploi et de la sécurité (DES), on confirme qu’aucune aide financière destinée au renforcement de la sécurité n’est prévue pour l’heure, même si la police est «prête à réagir de façon proportionnée aux risques identifiés». Le conseiller d’Etat en charge de la sécurité Pierre Maudet rappelle que l’évaluation des menaces pesant sur les collectivités juives est menée par le SRC en collaboration avec les autorités policières et judiciaires cantonales. En attendant les effets sur les cantons de la démarche au niveau national, Genève reste «très attentive à la situation, notamment dans l’exploitation du renseignement.» Car «les autorités compétentes ne peuvent regarder ailleurs alors que des menaces persistantes sont exercées sur des communautés religieuses», note Pierre Maudet.

«Des victimes collatérales»

La communauté juive d’Europe, exposait mercredi Pinchas Goldschmidt, président de la Conférence des rabbins européens, n’est pas seulement préoccupée par le financement des mesures de sécurité, mais aussi par les restrictions de la liberté religieuse: «Au lieu que l’Europe lutte contre la radicalisation, elle lutte contre l’islam, et les juifs en sont les victimes collatérales.» Le grand rabbin de Moscou – né à Zurich et citoyen suisse – cite l’exemple de la circoncision, une tradition que les juifs partagent avec les musulmans: «Elle est remise en question aujourd’hui. De même, la question de l’abattage rituel ou la possibilité d’afficher des signes religieux au travail.» Selon le rabbin, mieux vaudrait travailler sur la transparence des fonds dans les institutions religieuses ou la formation des cadres. L’Autriche aurait déjà adopté ces recommandations émises au lendemain des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher par les rabbins européens.

 

Source : lecourrier.ch, 25 mai 2017

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